La rupture conventionnelle collective (RCC) constitue un dispositif de restructuration permettant aux entreprises de procéder à des suppressions d’emplois sur la base du volontariat, sans recourir au licenciement économique. Depuis sa création par les ordonnances Macron de 2017, ce dispositif a connu un essor progressif : selon la DARES, plusieurs centaines d’accords de RCC ont été validés entre 2018 et 2025, concernant des dizaines de milliers de salariés dans des secteurs aussi variés que la banque, la grande distribution et l’industrie. Dans cet article, nous vous expliquons les modalités de mise en œuvre de ce dispositif, ses conditions d’application et ses implications juridiques pour les employeurs et les salariés.
- Dispositif consensuel reposant exclusivement sur le volontariat des salariés
- Accord collectif majoritaire négocié avec les organisations syndicales
- Validation administrative obligatoire par la DREETS
- Indemnisation favorable pour les salariés volontaires
- Mesures d’accompagnement au reclassement externe
Cadre juridique de la rupture conventionnelle collective
La rupture conventionnelle collective constitue un mode autonome de rupture du contrat de travail, distinct du licenciement et de la démission. Tel que défini par l’article L1237-19 du Code du travail, ce dispositif permet à l’employeur de supprimer des postes en faisant appel au volontariat des salariés, dans le cadre d’un accord collectif validé par l’administration.
Créée par l’ordonnance n°2017-1387 du 22 septembre 2017, la RCC s’applique à toutes les entreprises, quel que soit leur effectif. Contrairement au plan de sauvegarde de l’emploi, elle ne nécessite aucun motif économique particulier et peut être mise en place de manière préventive pour anticiper les évolutions du marché.
Cette absence de motif économique requis est l’une des différences fondamentales avec le PSE. Dans un PSE, l’employeur doit justifier de difficultés économiques, d’une mutation technologique ou d’une réorganisation nécessaire à la sauvegarde de la compétitivité. Dans une RCC, aucune de ces conditions n’est exigée : une entreprise rentable peut y recourir pour adapter sa structure à une évolution stratégique. En contrepartie, la RCC repose intégralement sur le volontariat : l’employeur ne peut pas désigner les salariés qui partiront, ce qui crée un aléa sur l’atteinte des objectifs de suppression de postes.
Le caractère volontaire demeure fondamental : aucun salarié ne peut être contraint d’accepter une rupture conventionnelle collective. Dans le cadre de cette procédure, l’employeur doit s’interdire de procéder à des licenciements économiques pour atteindre ses objectifs de suppressions d’emplois pendant la durée d’application de l’accord.
Procédure de négociation et contenu de l’accord collectif
La mise en place d’une RCC repose obligatoirement sur un accord collectif majoritaire. L’employeur doit informer la DREETS de l’ouverture des négociations via le portail dématérialisé RUPCO. Les discussions s’organisent avec les délégués syndicaux ou, à défaut, avec les élus du CSE selon les modalités prévues par le Code du travail.
Éléments obligatoires de l’accord
L’accord collectif doit impérativement contenir plusieurs informations détaillées :
- Périmètre d’application et public concerné par les suppressions de postes
- Nombre maximal de départs envisagés et durée d’application
- Conditions d’éligibilité que doivent remplir les candidats
- Modalités d’examen des candidatures et critères de départage
- Calcul des indemnités de rupture (minimum légal de licenciement)
- Mesures d’accompagnement au reclassement externe
Ces mesures d’accompagnement peuvent inclure des actions de formation, de validation des acquis, des bilans de compétences ou un soutien à la création d’entreprise. L’accord précise également les modalités d’information du CSE et les conditions d’exercice du droit de rétractation.
Validation administrative
Une fois négocié et signé, l’accord doit être transmis à la DREETS compétente pour validation. L’administration dispose d’un délai de 15 jours pour se prononcer, le silence valant acceptation. Elle vérifie la conformité de l’accord, la régularité de la procédure et le caractère concret des mesures d’accompagnement prévues.
En pratique, la DREETS examine particulièrement trois points : la représentativité des syndicats signataires, l’absence de toute contrainte sur le volontariat des salariés, et la réalité des mesures d’accompagnement (un budget de formation vague ou insuffisant peut motiver un refus). Les refus de validation sont relativement rares mais conduisent à une renégociation qui retarde le calendrier de plusieurs semaines. La décision de validation doit être portée à la connaissance des salariés par affichage ou tout autre moyen permettant de donner date certaine.
Appel à candidatures et critères d’éligibilité
Après validation de l’accord, l’employeur lance l’appel à candidatures auprès des salariés éligibles. Seuls les salariés en CDI peuvent se porter candidats, selon les conditions définies dans l’accord collectif. La candidature doit obligatoirement être formulée par écrit pour conserver la preuve du caractère volontaire de la démarche.
L’employeur peut refuser une candidature, mais uniquement pour des motifs objectifs et non discriminatoires. Les motifs de refus les plus fréquents en pratique sont : le fait que le salarié est le seul à occuper un poste dont la suppression n’est pas prévue, ou que son départ compromettrait le fonctionnement d’un service essentiel. Ces motifs doivent être prévus et objectivés dans l’accord pour éviter tout risque de contestation. Si le nombre de candidats dépasse les prévisions, les critères de départage fixés dans l’accord s’appliquent de manière transparente.
Convention individuelle et droit de rétractation
L’acceptation de la candidature entraîne la signature d’une convention individuelle de rupture entre l’employeur et le salarié. Cette convention précise notamment la date effective de rupture du contrat. Les parties disposent d’un droit de rétractation dont les modalités sont définies par l’accord collectif.
En pratique, les accords prévoient généralement un délai de rétractation de 8 à 15 jours à compter de la signature de la convention individuelle. Ce délai, librement fixé par les parties, doit être suffisant pour permettre au salarié de prendre une décision éclairée, éventuellement après consultation d’un conseiller du salarié. L’exercice du droit de rétractation est sans condition : le salarié n’a pas à se justifier.
Les salariés protégés (délégués syndicaux, membres du CSE, etc.) peuvent également bénéficier de la RCC, sous réserve d’obtenir l’autorisation préalable de l’inspection du travail. Ce délai d’instruction est de 15 jours pour la plupart des salariés protégés, pouvant aller jusqu’à 2 mois pour les mandats les plus importants. En cas de refus d’autorisation, la convention individuelle devient caduque mais l’accord collectif reste en vigueur pour les autres salariés éligibles.
| Étape | Délai | Responsable | Action |
|---|---|---|---|
| Information DREETS | Dès ouverture négociation | Employeur | Déclaration via portail RUPCO |
| Validation accord | 15 jours (silence vaut acceptation) | DREETS | Vérification conformité, mesures d’accompagnement, représentativité syndicale |
| Information salariés | Après validation | Employeur | Affichage décision |
| Candidatures | Selon accord (généralement 2 à 6 semaines) | Salariés | Demande écrite |
| Rétractation | Généralement 8 à 15 jours selon accord | Parties | Exercice du droit, sans justification requise |
Indemnisation et accompagnement des salariés
Les salariés bénéficiant d’une RCC perçoivent une indemnité de rupture qui ne peut être inférieure à l’indemnité légale de licenciement. Pour rappel, cette indemnité légale s’élève à 1/4 de mois de salaire par année d’ancienneté jusqu’à 10 ans, puis 1/3 de mois au-delà. En pratique, les accords de RCC prévoient systématiquement des indemnités supérieures au minimum légal, souvent entre 1 et 2 fois l’indemnité conventionnelle de licenciement selon l’ancienneté, pour rendre le dispositif attractif aux yeux des salariés. S’ajoute l’indemnité compensatrice de congés payés si les congés n’ont pas été soldés.
Le régime fiscal et social de ces indemnités s’avère particulièrement avantageux. Les indemnités bénéficient d’une exonération totale d’impôt sur le revenu et d’une exonération de cotisations sociales dans la limite de deux fois le plafond annuel de la Sécurité sociale, soit environ 94 200 euros pour 2024. Au-delà de ce plafond, la fraction excédentaire est soumise aux cotisations sociales et à l’impôt sur le revenu dans les conditions de droit commun. Pour les salariés seniors avec une ancienneté importante, dont les indemnités peuvent dépasser ce plafond, il est recommandé de vérifier le montant net après prélèvements avant de signer la convention.
Le congé de mobilité
Parmi les mesures d’accompagnement, le congé de mobilité mérite une attention particulière. Il permet au salarié de quitter l’entreprise avant la fin du contrat tout en bénéficiant d’une rémunération maintenue (au moins 65% de la rémunération brute, et au minimum 85% du SMIC) pendant une période définie par l’accord. Durant ce congé, le salarié peut suivre des formations, réaliser des périodes d’essai chez d’autres employeurs ou créer son entreprise, tout en restant juridiquement salarié de l’entreprise d’origine. C’est souvent la mesure la plus appréciée des salariés car elle sécurise la transition sans rupture brutale de revenus.
Droits sociaux préservés
La RCC préserve l’accès aux allocations chômage pour les salariés volontaires, sous réserve de remplir les conditions habituelles d’attribution (notamment avoir travaillé au moins 6 mois sur les 24 derniers mois). Contrairement à une démission, cette rupture d’un commun accord n’entraîne pas de privation des droits sociaux, ce qui constitue un avantage significatif pour les bénéficiaires.
Le coût pour l’entreprise
L’aspect financier pour l’employeur est souvent le facteur déclenchant dans le choix entre RCC et autres dispositifs. Le coût d’une RCC comprend : les indemnités de rupture versées aux salariés, le budget des mesures d’accompagnement, les honoraires des cabinets de conseil en reclassement (outplacement), et les coûts internes de gestion du projet. À titre indicatif, pour une entreprise souhaitant supprimer 50 postes avec un salaire moyen de 35 000 € bruts et une ancienneté moyenne de 10 ans, le coût total (indemnités + accompagnement) se situe fréquemment entre 2 et 4 millions d’euros selon le niveau de générosité de l’accord. Ce coût est déductible du résultat imposable et peut être provisionné dès la signature de l’accord, ce qui en atténue l’impact fiscal.
Contrôle administratif et suivi
La DREETS exerce un contrôle continu sur la mise en œuvre de l’accord. Elle reçoit les avis du CSE concernant le suivi des mesures et peut intervenir si des difficultés apparaissent. L’employeur doit transmettre régulièrement des informations sur l’avancement des reclassements et l’efficacité des mesures d’accompagnement. Le bilan final, à transmettre dans le mois suivant la fin des mesures, permet d’évaluer l’atteinte des objectifs fixés et de mesurer l’impact des mesures sur la situation des salariés.
Contentieux après la RCC
Deux types de contestations peuvent être exercés selon l’objet du litige. Les salariés peuvent contester la validité de l’accord collectif devant le tribunal administratif dans un délai de deux mois suivant la notification de validation. Cette procédure concerne les vices de forme ou de fond affectant l’accord lui-même.
Concernant la rupture individuelle du contrat, les salariés disposent d’un délai de 12 mois à compter de la date effective de rupture pour saisir le conseil de prud’hommes. Cette action peut porter sur les conditions de rupture, le respect de la procédure ou le calcul des indemnités.
La jurisprudence récente a précisé un point essentiel : lorsqu’une RCC est mise en place simultanément à l’annonce d’une fermeture de site ou d’un plan social déguisé, les tribunaux peuvent requalifier les ruptures en licenciements économiques sans cause réelle et sérieuse. Le Conseil d’État a confirmé que le caractère volontaire de la démarche doit être réel : si les salariés se trouvent de facto contraints de partir faute d’alternative (transfert du poste impossible, fermeture inévitable du site), le consentement est vicié. Cette jurisprudence impose aux employeurs de veiller à ce que la RCC ne soit pas présentée comme la seule issue possible pour les salariés concernés.
A voir également
- Rupture conventionnelle et retraite : quelles conséquences ?
- Licenciement économique : maintien de salaire et indemnités légales
- La réembauche après un licenciement économique : droits, obligations et contraintes légales
- Le point sur le licenciement d’un salarié en CDI
- Tout ce que vous devez savoir sur la démission sans préavis
- Documents de fin de contrat : les obligations de l’employeur
- Comment éviter les pièges du licenciement pour inaptitude ?

